CHERBOURG




Pas un chat,
pas une vie dans ces rues de Cherbourg
où la nuit fait l'amour à la brume,
où la mer,
le long des quais,
ressemble à un adieu de la main
tourné vers l'Angleterre.

Les lumières pâles du ferry
respirent au milieu du port
comme un chandelier dans la nuit.
Un chandelier pour deux couverts :
à la table de ma mémoire,
Lady Solenn en robe du soir.

"Et si l'on dînait chez Sally ?" murmure-t-elle,
entre les vagues qui secouent la passerelle.
"J'ai le temps de dormir cent ans sur mon histoire.
Je rêve d'une nuit blanche dans ma robe noire."

Dans les reflets vagabonds des phares,
je vois les vagues qui pétillent
comme un Champagne encore à boire.
Deux heures du matin se font
aux carillons de nos visages.
"Danseriez-vous, lady Solenn ?"

Le vieux piano de chez Sally flotte en sourdine,
entre deux eaux, entre deux mains qui se devinent.
"Allons chez moi boire la nuit jusqu'à la lie.
J'aime le souvenir des corps qui se délient."

Déjà le ferry quitte le port
et creuse son trou dans la nuit,
comme un animal poursuivi.
Moi, le chasseur de souvenirs,
je voudrais le prendre au filet
et m'en faire un très vieil ami.

Toutes les lumières, chez Sally, se sont éteintes.
Ne reste que lady Solenn en demi-teinte.
Hier, nous étions passagers de cette histoire.
Mettre pied à terre, c'est vraiment la mer à boire.


 

© Daniel Bourdelès  - "Le Futur Noé", album 33 tours, 1979.